Maroc : « Un pays moins stable que stabilisé par un système policier »

Protestation au Maroc/AP

Le Maroc est-il un pays stable, un havre de paix dans une région ravagée par la violence, un régime qui sait anticiper les crises politiques et gérer les risques de troubles potentiellement déstabilisants ? Si ces formules toutes faites font florès parmi les « amis » du royaume, la réalité de ce pays de 34 millions d’âmes, dirigé depuis des décennies par une monarchie absolue de droit divin, est, elle, beaucoup plus nuancée.

Lorsqu’il a accédé au pouvoir il y a vingt ans, Mohammed VI, 56 ans, avait suscité de grandes espérances après les trente-huit ans du règne de fer de son père (Hassan II, 1929-1999). Il a conduit un processus de réconciliation décomplexé pour solder les « années de plomb ». En outre, dans un pays dont la balance commerciale est déficitaire, il a favorisé le développement d’infrastructures visant à relancer les exportations et l’investissement étranger : le port Tanger-Med est aujourd’hui l’un des plus grands d’Afrique, et les principales villes – Tanger (Nord), Agadir (Sud-Ouest), Oujda (Nord-Est) et Marrakech (Sud) – sont désormais liées par un important réseau autoroutier.

Mais malgré les promesses favorables aux couches défavorisées, maintes fois répétées par le roi dans ses discours, le Maroc « reste le pays le plus inégalitaire du nord de l’Afrique et dans la moitié la plus inégalitaire des pays de la planète, souligne, en juin 2019, un rapport de l’ONG OxfamEn 2018, les trois milliardaires marocains les plus riches détenaient à eux seuls 4,5 milliards de dollars, soit 44 milliards de dirhams. L’augmentation de leur fortune en un an représente autant que la consommation de 375 000 Marocains parmi les plus pauvres sur la même période ».

Les disparités entre riches et pauvres se présentent comme des défis majeurs, en faisant du Maroc un pays moins stable que stabilisé par un système policier qui rappelle parfois la Tunisie de l’ex-président Ben Ali. Des disparités qui se manifestent aussi bien dans les villes qu’entre les régions, et qui prennent une dimension particulière chez les jeunes. « Quelque 70 % des jeunes marocains de moins de 30 ans souhaitent émigrer contre 22 % des personnes ayant la quarantaine, indique un sondage de la BBC publié le 27 juin dernier. Les Marocains, en particulier la jeune génération, sont plus enclins à vouloir des réformes rapides que les citoyens d’autres pays. Il semble également qu’une étincelle suffirait à les enflammer. »

Le soulèvement du Rif

En octobre 2016, c’est une « étincelle », justement, qui a embrasé la région du Rif, dans le nord du Maroc, après qu’un vendeur de poissons ambulant a été broyé dans une benne à ordures en tentant de récupérer sa marchandise jetée par un fonctionnaire du port. Une mort filmée par téléphone et diffusée sur les réseaux sociaux.

Les manifestations qui ont suivi ce drame étaient surtout en réaction au sentiment d’injustice face à la corruption et à l’arrogance des fonctionnaires locaux. Des centaines de personnes (du Rif et de Jerada, une ville du nord-est du Maroc qui avait connu des troubles similaires) sont alors arrêtées et condamnées à des peines de prison ferme, jusqu’à vingt ans pour les leaders. L’objectif des autorités ? Faire en sorte que ces troubles ne servent pas d’exemple et ne s’étendent pas aux autres régions, et surtout pas à d’autres villes où les jeunes issus des familles modestes sont les principales victimes des inégalités.

Grâce à l’ouverture sur le monde que permettent Internet et les réseaux sociaux, les jeunes s’individualisent de plus en plus et deviennent plus exigeants en matière d’autonomie, sociale et matérielle. Alors qu’auparavant un jeune Marocain acceptait de vivre longtemps chez ses parents, dont il dépendait financièrement, il a aujourd’hui une envie d’épanouissement personnel beaucoup plus forte, notamment dans les villes grandes et moyennes. Même diplômé, il doit faire face à un marché du travail trop marqué par le favoritisme, ce qu’on appelle au Maroc « ebbac sahbi » (« ton père est mon pote »), une situation qui s’apparente à un phénomène de copinage quasiment institutionnalisé. Malgré la capacité des jeunes défavorisés à gérer une situation injuste et souvent révoltante, celle-ci risque, à court ou à moyen terme, d’aboutir à un marasme et à un ras-le-bol dangereux.

Colère sourde mais dangereuse

La pauvreté est un autre facteur déstabilisant à cause de l’ampleur qu’elle prend au Maroc, et du fait qu’elle s’accompagne de ses corollaires classiques, la corruption et le règne des privilèges. Les « agréments » de pêche en haute mer accordés aux hauts gradés et aux proches du Palais en sont un exemple : les privilèges au Maroc sont un phénomène à la fois marquant et ancien, mais de moins en moins accepté dans un pays où la pauvreté touche un quart de la population : « Si l’on utilise un seuil de dépenses de 5,50 dollars PPA (parité de pouvoir d’achat), le nombre de pauvres et de personnes qui, sans l’être, sont exposées à le devenir est remarquablement élevé : près de 10 millions de Marocains – soit 25 % de la population – sont pauvres ou menacés de le devenir », prévient un rapport de la Banque mondiale en juin 2019.

Tous ces facteurs créent une tension sociale sourde mais dangereuse, pouvant conduire, si elle n’est pas résolue par des mesures radicales prises par le Palais, détenteur du « vrai pouvoir », à une violence urbaine et à des scénarios politiques aux conséquences imprévisibles.

Interrogés en janvier 2016 par le journal économique en ligne International Business Timestrois experts américains, Max Abrahams, Haim Malka et Ann Wainscott ont indiqué que le Maroc « reste un pays économiquement vulnérable, avec des inégalités sociales dangereuses. Le chômage des jeunes et la politique hyper-sécuritaire, qui risque de glisser vers l’arbitraire et l’injustice, et qui produirait ainsi un effet inverse, sont des éléments de menace qui pèseront de plus en plus lourd sur l’avenir du royaume, si aucune stratégie n’est mise en œuvre pour apporter une solution à ces problèmes ».

Omar Brouksy est professeur de science politique au Maroc et journaliste indépendant. Il a notamment écrit « La République de Sa Majesté. France-Maroc, liaisons dangereuses » (Nouveau Monde, 2017) et « Mohammed VI, derrière les masques » (Nouveau Monde, 2014).

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