Le pendule en mouvement : le monde arabe, entre révolution et contre-révolution/ Hicham Alaoui

Hicham Alaoui
Je voudrais commencer par remercier les organisateurs de cet événement ici à l’Université Duke, à savoir le Centre des études françaises et francophones, le Centre des études globales internationales, le centre de recherche africaines et afro américaines, le centre de recherches sur le moyen orient, je remercie également les professeurs Stephen Smith et Giovanni Zanalda pour leur leadership et leurs efforts. Merci beaucoup aussi bien pour les étudiants, professeurs et membres de votre communauté qui m’a invité et merci à tous ceux qui ont participé à l’organisation de cette conférence,
Depuis le Printemps arabe, le Moyen-Orient a vécu comme un pendule oscillant entre les pôles de la révolution et de la contre-révolution, créant l’instabilité et les fractures. Ces oscillations peuvent nous rappeler les révolutions européennes de 1848 et les changements radicaux au pouvoir entre les États et les sociétés qui ont déclenché ces soulèvements. Actuellement dans le monde arabe, le pendule reste oscillant vers la contre-révolution, mais cela n’a pas tellement restauré la stabilité mais a provoqué une nouvelle vague de crises. Pour comprendre cela, il faut considérer trois dynamiques :
Tout d’abord, au niveau de la géopolitique, le golfe Persique est devenu le nouveau centre de gravité régional, à la place des centres de pouvoirs traditionnels comme l’Egypte, la Syrie et Irak.
Deuxièmement, au niveau des régimes, une nouvelle forme de régime autoritaire est apparue dans la plupart des pays arabes, quelque chose que nous pouvons appeler « le despotisme relooké ou revisité. »
En troisième lieu, au niveau des sociétés, les forces sociales et les mouvements d’opposition ont devenus atomisés sous la pression incessante de ces dirigeants politiques.
Pourtant, cette balançoire contre-révolutionnaire a rencontré une bosse sur son chemin. Comme la tragédie de Jamal Khashoggi l’a montré, les régimes autocratiques ont dû déployer des niveaux croissants de répression et de violence dans leur quête pour consolider leur pouvoir et maintenir l’ordre.
 La brutalité de cette pulsion est aujourd’hui accompagnée par les contradictions inhérentes de l’autoritarisme. Les dirigeants promettent un avenir de stabilité et de modernisation en tentant de restaurer un imaginaire passé en re-inculquant le sentiment de quiétude, mais ce passé n’existe plus et l’illusion qu’il représente a été balayée par le Printemps Arabe.
Cela ne signifie pas la démocratie émergera automatiquement de ce mouvement de balancier révolution –contre révolution. Malheureusement, les démocraties dans le monde entier subissent une récession politique, et pourtant, cela ne veut pas dire que l’avenir du Moyen-Orient sera automatiquement avec l’autoritarisme.
Notre premier niveau d’analyse est la scène géopolitique, car ce qui se passe sur le plan intérieur dans ces pays reflète les courants externes. Trois changements ont transformé le Moyen-Orient : la sectarisation des conflits régionaux, la montée du Golfe comme l’épicentre des puissances régionales et le recul de l’hégémonie américaine.
Tout d’abord, la sectarisation des conflits régionaux a amplifié le trouble et l’incertitude. Ce processus a commencé avec la guerre d’Irak de 2003, qui non seulement a détruit une puissance sunnite traditionnelle et renforcé l’Iran, mais a également ravivé la rivalité entre les États arabes et l’Iran qui a pris une tournure religieuse. Après la guerre en Irak, l’ordre régional s’est réaligné autour de la compétition entre le bloc des dits États Arabes sunnites modérés, tels que l’Egypte, la Jordanie et l’Arabie saoudite et l’axe de l’Iran et ses mandataires régionaux, tels que le régime syrien d’Assad et le Hezbollah.
Le problème avec cette dynamique sectaire est qu’elle ne pourra jamais se résoudre. L’isolement de l’Iran et la réduction de sa capacité de nuisance nécessiterait une solution militaire, mais après la destruction de l’Irak, il n’y a plus de soutien Occidental à une telle intervention. Inversement, les États Arabes sunnites ne pourront jamais vraiment vaincre l’Iran eux-mêmes par manque de capacités économiques et militaires suffisantes et en raison de leurs propres faiblesses nationales. Ils ont projeté vers l’extérieur l’impression d’une force qu’ils n’ont pas réellement en interne. Ces dernières années, ce climat de sectarisation a créé un deuxième niveau de fracture régionale entre les États Arabes sunnites. L’obsession du danger iranien développée par le duo Arabie-Emirati a provoqué de nouvelles divisions, comme l’embargo contre le Qatar, tout en augmentant la vulnérabilité face aux nouvelles menaces comme l’État Islamique Daesh.
En substance, pendant des années, nous avons assisté à une pseudo- guerre civile dans le monde arabe.
Deuxièmement, la montée du Golfe Persique comme l’épicentre de la géopolitique régionale transparaît dans l’axe d’Arabie-Emirats. Les dirigeants d’Arabie saoudite et d’Abou Dhabi ont coordonné leurs politiques étrangères autour des initiatives politiques et militaires agressives en comblant le vide laissé par la disparition des centres traditionnels de puissance régionale panarabes, à savoir l’Égypte, la Syrie et l’Irak, qui ne sont plus ces grandes sources de richesse, de culture et d’idéologie qu’ils étaient il y a des décennies.
Toutefois, ce nouveau sentiment de confiance en soi a généré une audace et s’est transformé en aventurisme. Au Yémen, l’intervention de l’Arabie et des Emirats a aggravé la guerre civile et a produit une grande catastrophe humanitaire. L’ingérence externe similaire a exacerbé aussi l’instabilité politique en Libye et les efforts de lutte contre le régime d’Assad de Syrie ont échoué. L’embargo de près de deux ans contre le Qatar a également manqué de provoquer la capitulation du Qatar ni n’a remporté le soutien de la communauté internationale. Cette nouvelle ère de domination du Golfe persique est venue avec un sous-produit curieux, toutefois, qui est le rapprochement stratégique avec Israël puisque les pays comme l’Arabie saoudite et les autres États du Golfe ont soudain découvert que ce pays est un allié convenable dans leur conflit contre l’Iran.
En conséquence, cela se faire au détriment des Palestiniens, dont le rêve d’un État indépendant est devenu la victime de collaboration d’Israël et de l’Arabie, avec le parrainage américain qui essaie de vendre l’idée du « marché du siècle. »
En troisième lieu, il y a le dernier facteur géopolitique qui est le déclin de l’hégémonie américaine. Bien plus que l’administration Obama, l’administration Trump a abandonné le leadership des États-Unis dans la région depuis la guerre du Golfe de 1991. Elle a concédé à la reconnaissance à Israël de l’autorité sur la ville de Jérusalem comme sa capitale et achevé ainsi la solution de deux États, déjà moribonde. Les Etats-Unis ne seront plus dans le rôle d’intermédiaire dans la recherche d’un règlement à long terme concernant le sort des Palestiniens.
L’approbation de Trump envers les Etats du Golfe, en particulier l’axe Arabie-émirati dans des questions comme l’intervention au Yémen et les actions contre l’Iran, illustre également l’improbabilité d’un retour des États-Unis à son rôle de gendarme de la région depuis la guerre du Golfe. Même si les États-Unis peuvent être mal à l’aise avec le renforcement de la présence russe, turque ou iranienne dans des conflits comme la Syrie, l’administration Trump n’a pas montré une volonté d’intervenir et semble désormais résolue à se retirer, en se contentant d’encourager les européens à les suivre dans la dénonciation de l’accord sur le nucléaire iranien et en exigeant de leurs alliés plus de sanctions contre l’Iran. En conséquence, les USA n’ont plus le rôle d’arbitre qu’ils avaient par le passé.
Pourtant, nous devons garder à l’esprit que le vœu final des USA demeure l’isolement de l’Iran, même si cela ne se traduit pas par un changement de régime, l’option de l’attaque militaire directe étant exclue, ce qui est radicalement différent de la façon dont ils ont géré le problème de l’Iraq en 2003. Tout cela nous amène vers un futur moyen Orient avec une influence américaine très réduite, où les puissances régionales comme l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran, mais aussi des puissances mondiales comme la Russie et la Chine, vont tenter de façonner les affaires du monde arabe. Un résultat majeur sera le sacrifice tragique des Palestiniens, ce qui va les pousser à renouveler leur résistance.
Du niveau géopolitique, on arrive au niveau de la politique intérieure, où nous trouvons que le monde arabe, après l’ère du Printemps, a fini par renouveler son autoritarisme. Aujourd’hui, en dehors du Maghreb, la plupart des États ont amélioré leurs techniques en vue de relooker leur despotisme. Ce nouvel autoritarisme peut se refaire une santé et apparaître moderne et même « éclairé », mais comme lors des révolutions européennes de 1848, les monarques censés être éclairés se sont trouvés en train d’affronter la souveraineté populaire d’en bas.
Bien que nous revenions plus tard sur l’exemple européen, il suffit de dire à ce stade t que l’autoritarisme relooké dans le monde arabe est loin d’être éclairé. Sa véritable impulsion et raison d’être est son attitude contre-révolutionnaire, parce qu’il a l’intention d’éliminer toutes les formes de contestation et forcer la société à vivre dans la soumission et l’obéissance absolues tout en montrant les muscles et en promettant la modernisation.
Au fond, cette nouvelle version de despotisme relooké englobe cinq instruments que nous devons exposer : Le paternalisme, la modernisation, la répression, la religion et l’identité nationale.
 Tout d’abord, le despotisme relooké d’aujourd’hui n’a aucune idéologie. Il n’est pas guidé par un cadre systématique d’idées ou de philosophie, mais plutôt un sentiment général de paternalisme qui exige des sociétés de soutenir et applaudir ses politiques sans condition. Cela diffère des dernières phases idéologiques dans le monde arabe, comme le nationalisme arabe durant les années 1950 et 1960., où des voix comme Nasser ont exprimé une certaine vision de la libération collective, ce qui pouvait pousser les citoyens Arabes, en échange, à soutenir son leadership.
En revanche, le paternaliste aujourd’hui vise à détruire le pluralisme en soi et éliminer toutes les formes de dissidence politique et de diversité économique. Il agit de façon verticale et c’est la hiérarchie de l’Etat qui, seul, contrôle le discours du changement. Cette formule de décision traite même les formes préexistantes de la prospérité économique comme des menaces, car il a horreur de toute classe indépendante qui pourrait un jour constituer une masse critique de pression. Les élites d’affaires privilégiés dans cette ère ne sont pas des marchands et des magnats industriels comme ceux de l’ancien régime, mais plutôt de nouveaux entrepreneurs explicitement parrainées et dopés par l’état. C’est aussi la raison pour laquelle beaucoup d’États arabes ont commencé à lancer des mégaprojets et des programmes énormes d’infrastructure. Ces efforts font ressortir comment ces États doivent être les fournisseurs primaires du capital et des ressources, tout en soulignant également leur autorité absolue pour orienter et façonner le discours de la modernité.
Deuxièmement, ce nouveau despotisme remanié englobe la planification technocratique, parce qu’il promet d’offrir aux masses de citoyens la modernité et le développement. Par la modernité ou la modernisation, nous entendons les réalisations matérielles du capitalisme et les projets d’investissement dans le grand luxe, qui sont ouverts aux investisseurs du monde extérieur et conçues pour montrer la viabilité économique de ces pays. Ainsi, La future mégapole de 500 milliards de dollars en Arabie saoudite, proposée en octobre dernier, en est un exemple concret. Ces plans sont délibérément vagues lorsqu’ils parlent d’une ville large comme 33 fois la taille de New York qui va pousser dans le désert, mais la diffusion du message a pour simple objectif de dire aux citoyens : « Vous devez simplement faire une confiance aveugle à l’État saoudien quand il vous fait rêver de ce genre de projet ».
En troisième lieu, cet autoritarisme relooké prétend être la meilleure protection de la société contre l’obscurantisme, l’extrémisme et la violence qui frappent la Libye, le Yémen et la Syrie. Cet engagement de garantir la sécurité justifie ainsi la répression accrue, qui, dans certains contextes, s’est transformée en politique systématique d’Etat. Ainsi, les frères musulmans sont réprimés par le régime du président Sissi plus qu’ils ne l’ont été par celui de Moubarak. En effet, il n’y a avec ces régimes autoritaires nouveaux aucune place pour la moindre contestation ni aucun espace pour la société civile et le discours dominant est la nécessité de préserver la stabilité et l’ordre social à n’importe quel prix, quitte à fragmenter la société.
 Quatrièmement, le despotisme relooké exploite l’Islam d’une manière flagrante pour renforcer sa domination sur la société, tout en gagnant également les faveurs de l’Occident. À ces deux égards, les autocrates prétendent défendre la forme la plus authentique de l’Islam et pour la population nationale, souvent conservatrice, ils adoptent un discours populiste, moralisateur qui met en avant la piété islamique et l’utilise pour justifier la violence vis-à-vis des dissidents et ceux qui réclament un peu de liberté dans leurs choix. Ainsi, en Égypte, le régime de Sissi a invoqué à plusieurs reprises de piété islamique pour justifier la répression et l’arrestation de ceux qui violent le jeûne du Ramadan, ainsi que les membres de la communauté à particularité sexuelle LGBT.
Pour le public occidental, ces dirigeants véhiculent une image de l’Islam qui met l’accent sur ses aspects modérées et compatibles avec la vie moderne. Un exemple typique est la conférence islamique de Riyad 2017, où l’Arabie saoudite s’est engagée à éradiquer l’extrémisme islamiste à l’étranger tout en élargissant les limites de la liberté sociale et religieuse en interne. Cela a inversé la relation traditionnelle entre la religion, la morale et l’identité. Dans le passé, la religion produisait la morale et l’identité. Aujourd’hui, les despotes relookés ont inversé la formule : maintenant, c’est l’Etat qui fabrique d’identité et la morale de la société.
Cinquièmement, le despotisme relooké a redécouvert l’identité nationale. Les dirigeants invoquent un discours renouvelé sur le nationalisme en l’absence des idéologies traditionnelles comme le socialisme ou l’islamisme. Ils confondent la soumission aux dirigeants avec la loyauté à un État-nation. Nous voyons la construction symbolique et matérielle des nouvelles identités nationales notamment en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats Arabes Unis. Ici, les régimes ont créé de nouveaux symboles, célébrations et évènements pour donner l’impression que ce sont les anciennes nations et des régimes éternels et non pas des entités récentes fabriquées par le colonialisme. C’est comme s’ils viennent de découvrir le nationalisme, une phase que d’autres pays arabes comme le Maroc et l’Algérie ont connue dès les années 1960s.
En somme, le despotisme relooké englobe aujourd’hui les cinq attributs que sont le paternalisme, la modernisation, la répression, la religion et l’identité nationale. Il n’a rien fait en matière de lutte contre la corruption, et encore moins en matière de démocratisation ou de bonne gouvernance. En accélérant cette mentalité contre-révolutionnaire, certains pays ont vécu une succession de leaderships, qui a porté sur le devant de la scène politique de nouvelles figures de l’autorité. Il s’agit de l’Arabie saoudite, des Emirats et du Qatar.
Il y a une autre dynamique à l’œuvre dans le Maghreb, cependant. Ici, nous avons vu une certaine atomisation sociétale par suite de la répression de l’état nouveau, qui a fragmenté les mouvements et les organes de la société.
Au Maroc, par exemple, les effets cumulés de la répression et de la contrainte ont provoqué l’émergence de   nouvelles formes de protestation localisée. La rébellion du Rif en est l’exemple le plus récent. Le mouvement Rif, au cours des dernières années, a exploité les anciens symboles historiques et les héritages des déficits du développement afin de lancer ses attaques et critiques contre l’Etat, allant jusqu’à remettre en cause la légitimité de la monarchie elle-même, mais la force de cette rébellion, à savoir son caractère purement local, est aussi son point de faiblesse. La solution à ces problèmes se situe au niveau national, même si les problèmes sous-jacents sont profondément de nature locale ou provinciale Ironiquement, l’Etat marocain se trouve dans la même contradiction, car sa faiblesse politique nationale est la cause sous-jacente de ces formes de résistance localisées.
Quelque chose de semblable se passe en Algérie. Jusqu’à tout récemment, la société algérienne a présenté une dynamique semblable d’opposition atomisée, locale. Par exemple, un mouvement écologiste nouvelle a eu l’audace d’organiser les protestations contre le pétrole des schistes dans le Sud saharien. Toutefois, cela a radicalement changé ces dernières semaines avec la montée de la mobilisation de masse. La volonté du Président Bouteflika de briguer un cinquième mandat a déclenché une vague monumentale de manifestations nationales, une sorte de printemps arabe à l’algérienne où le thème de la dignité revient en force.
Ce faisant, la société algérienne est traumatisée par le souvenir de la guerre civile des années 1990s et exprime sa volonté collective de changement politique qui ne soit pas hantée par la prise du pouvoir par les islamistes ni par la menace de coercition politique. En effet, l’Algérie est en train de rattraper le Maroc et la Tunisie. Elle connaît maintenant le type de soulèvement national spontanée que ces pays ont vu durant le printemps arabe.
Les Algériens rejettent les trois réactions   qui façonnaient précédemment le quotidien politique. Il s’agit de l’émigration vers l’Europe, souvent par des moyens illégaux, le virage vers l’islamisme, et la vie à la marge de la société. Les Algériens ont même inventé un terme pour désigner cette attitude : hitistes, un mot hybride Français-arabe qui signifie littéralement ceux qui s’appuient sur le mur. Il est utilisé au sens figuré pour décrire les nombreux citoyens qui cherchent à noyer leur traumatisme politique par le biais de l’indifférence et le désengagement existentiel. Ce que nous voyons aujourd’hui est son renversement par le biais de la confrontation politique exprimé par les masses de citoyens.
De l’autre côté il y a l’armée algérienne, qui a dominé la vie politique derrière une façade du régime civil depuis la lutte anticoloniale. Comme en Egypte, l’armée est l’épine dorsale de l’état. L’ère Bouteflika était une reconfiguration modeste, comme le président a grignoté un peu cette hégémonie en impliquant de nouvelles élites économiques et les services de sécurité. La chute de Bouteflika marque le retour de l’armée à la scène visible de la politique algérienne. Ce moment politique est une transition, mais pas nécessairement démocratique. L’armée algérienne va essayer d’apprendre de son ennemi juré, le makhzen marocain. En effet, l’armée algérienne va imiter le makhzen dans sa stratégie de survie. Face à la contestation populaire, sa réaction sera de recycler le système afin de le faire survivre avec une nouvelle façade civile.
Inversement, le makhzen observe les événements en Algérie avec appréhension. Si le soulèvement algérien entraîne une transformation politique véritable, il se trouvera dans une position très inconfortable – le seul pays arabe Francophone en Afrique du Nord toujours accroché à son ancien système politique. Bien sûr, ce changement de politique en Algérie n’est pas garanti.  Il lui faut des pressions massives soutenues et une opposition stratégique qui accepte une ouverture politique libérale. Dans de tels environnements hautement polarisées, tout changement potentiel vers la démocratie exigera une transition épaulée avec attention et entretenu par un compromis entre l’armée et les acteurs de la société.
En comparant ces pays, nous pouvons dire que l’expérience de Maghreb constitue un microcosme du monde arabe. Si l’opposition demeure atomisée en petites poches localisées, qui de temps en temps réalisent des sorties spectaculaires. Si l’opposition s’exprime plus à l’échelle nationale comme en Algérie maintenant, alors la possibilité existera d’obtenir une vraie transformation politique à grande échelle.
Tout cela étant dit, nous pouvons néanmoins affirmer que les autoritarismes relookés échouent à deux niveaux : Ils ne peuvent pas offrir ni la dignité politique ni la prospérité économique, étant donné les limitations inhérentes à leur politique. Toutefois, ni peuvent pas non plus remettre le génie dans la bouteille. Pratiquement aucun Etat arabe ne peut offrir l’emploi universel, les services sociaux ni garantir la prospérité qui a caractérisé le passé, étant donné la situation de la jeunesse et la réalité démographique.
Le printemps arabe a déclenché la prise de conscience que la mobilisation populaire pourrait surmonter tous sauf les régimes les plus brutaux. Cette dynamique existe encore mais se trouve plus diffuse. Le seul avantage de la promesse de contre-révolutionnaires est de sauvegarder la stabilité. Maintenant que nous voyons que c’est faux, on voit aussi que la façade entière de la nouvelle contrainte autoritaire est en train de s’écrouler sous son propre poids et ses contradictions internes. Si le despotisme remanié pouvait vraiment marcher alors l’opposition n’existerait pas et il n’y aurait aucun besoin de répression. Au lieu de cela, nous constatons que cet autoritarisme relooké est pire que l’ancien autoritarisme.
Ici, il est important de comprendre ce que représente l’assassinat de Jamal Khashoggi. Assassinat de Khashoggi par l’Arabie saoudite était, de toute évidence, un signe que la voix populaire dans toute la région n’est pas influencée par la promesse d’un avenir prospère en contrepartie l’obéissance et la fidélité. Khashoggi n’était pas un révolutionnaire, il ne cherchait pas à renverser radicalement la structure politique de son royaume. Au contraire, qu’il revendiquait simplement un espace pour le pluralisme, ainsi que des possibilités de participation politique et un peu de reddition des comptes verticale. Parce qu’il refusait de se soumettre aux menaces et séductions conçues pour le faire taire, Khashoggi a été victime de l’élimination physique. 
Par sa brutalité, ce meurtre a touché un nerf culturel, et pour chaque Khashoggi, il existe d’innombrables autres voix de l’opposition qui souffrent d’atteintes aux droits humains. Cependant, cet incident a aussi signifié que le nouvel autoritarisme dans la région sera marqué du sceau de la violence, Il a forcé de nombreux observateurs à s’interroger si la nouvelle stabilité mérite tout ce prix moral à payer…
Il est instructif de comparer cette situation avec la vieille Europe, lors de la vague contre-révolutionnaire suite au printemps des Nations de 1848. C’est le modèle historique le plus proche et nous pouvons comparer ces deux cas, avec toutes leurs limites pour illustrer les idées. Les révolutions de 1848 ont été remarquables en présentant la même dynamique qui caractériseront plus tard les autres ondes régionales de soulèvement de l’histoire mondiale, comme le Printemps Arabe. Les monarques européens face à ces révolutions, cependant, ont dû faire face non seulement aux soulèvements publics, mais aussi à l’éveil des nouveaux nationalismes.
 Nous nous référons à ce despotisme comme possédant au moins en partie la qualité « d’être éclairés » car alors qu’il ne s’agissait pas de véritables démocraties, les monarchies ont reconnu que les nouvelles structures de classe et les identités nationales ne pouvaient pas tout simplement être éliminées.
La tâche principale ne consistait pas à anticiper le changement, mais plutôt l’absorber et laisser émerger les nouvelles formes de conscience du public dans l’arène politique. Le but n’était pas à anticiper le changement, mais plutôt le façonner de façon à préserver leur continuité dynastique. Il ressort que de ces rythmes de révolution et contre-révolutions qu’est né le ferment idéologique qui a donné lieu à formation de l’Europe moderne de la fin du XIXe siècle, avec la troisième République en France, une Italie unie et un État allemand centralisé.
En revanche, les régimes autoritaires du monde arabe aujourd’hui ne sont pas en train de construire des états nouveaux. Ils sont patriarcaux et paternalistes, mais ils n’innovent pas. Ils demandent à leurs peuples d’obéir sans offrir quelque chose de nouveau. C’est pourquoi nous les appelons remaniés ou relookés, ils ne sont pas éclairés non plus. Leur mentalité contre-révolutionnaire vise non seulement à préserver leur pouvoir despotique contre les vents du changement historique, mais font tout pour détruire ces vents eux-mêmes.
En conclusion, il est important d’étudier quels facteurs peuvent affaiblir ou renforcer ce nouveau modèle de gouvernance pervers dans le monde arabe. 
En Arabie saoudite, le meurtre de Khashoggi a créé une nouvelle crise. Le tollé international a poussé le régime saoudien à réviser certaines de ses pratiques, comme les restrictions imposées à ses élites et il e aussi accepté de s’engager dans les négociations de Stockholm avec les rebelles houthis yéménites tout en réduisant à la baisse la tension avec le Qatar, Pourtant cette contre-révolution est entrée dans un cycle qui tend à la renforcer. La sévérité des premières politiques a encouragé de nouvelles forces d’opposition à se mobiliser. En réponse, ce régime va sévir encore, ce qui va générer une mobilisation encore plus forte.
Plus largement dans la région, la démographie n’est pas du côté des despotes. Le Moyen-Orient a trop de jeunes qui souffrent de chômage endémique, mais ce sont des jeunes d’une génération plus technologiquement connectée avec une mémoire collective profonde. Le facteur temps non plus n’est pas de leur côté cat le despotisme pur et dur n’est plus à la mode. Lorsque les effets paralysant de la guerre et de la répression violente se dissiperont, les énergies populaires vont se déployer encore plus et la peur n’est jamais éternelle. Par ailleurs, l’épuisement de l’aubaine de la rente des ressources pétrolières va réduire la marge de manœuvre des dépenses, el ces régimes ne pourront plus apporter leurs concitoyens la satisfaction des besoins élémentaires, surtout que maintenant ces citoyens n’ont pas que des revendications matérielles.
En revanche, il y a plusieurs facteurs internationaux qui pourraient soutenir ces autocraties, comme l’entrée en scènes de certaines puissances extérieures n’ayant aucun intérêt à promouvoir la démocratisation, à savoir la Russie et la Chine, qui utilisent des stratégies différentes. La Russie fournit la couverture diplomatique pour les autocraties comme en Syrie et en Ukraine et est même prête à intervenir militairement afin de renforcer ses régimes protégés. La Chine est plus subtile dans la mesure où son soutien prend la forme d’économique et financier et d’échanges commerciaux.
Le second problème est le déclin de la démocratie en Occident. Ici, l’érosion des institutions démocratiques et des vieilles normes a jeté une lumière sur ce qui fut, autrefois, les modèles démocratiques de la politique libérale. Un troisième problème est la montée du populisme de droite dans le grand Sud, comme les Philippines et le Brésil. L’autoritarisme au Moyen-Orient n’est pas populiste, parce que le populisme est antiélitiste, et ces régimes restent dirigés par des élites isolées.
 Toutefois, ces évolutions favorisent la diffusion des normes démocratiques, qui a commencé il y a des décennies dans la troisième vague de démocratisation, mais qui souffrent maintenant du recul mondial de la démocratie.

Aperçu de la conférence :

Sept ans après le printemps arabe, les perspectives de la démocratie au Moyen-Orient ont nettement diminué. Pourquoi ? Les forces populaires ont organisé des soulèvements, mais la majorité n’a pas suivi. Les autoritaristes se sont regroupés et se sont réorganisés sous l’égide du “despotisme éclairé”, dont les projets de maintien de l’ordre et de diffusion de la modernité masquent un effort sourd visant à détruire l’opposition et à fragmenter les sociétés. Il y a eu des bouleversements énormes dans l’arène géopolitique, où les conflits sont devenus “sectarisés” et les royaumes du Golfe sont devenus des acteurs régionaux. La perturbation de la politique intérieure par une telle dynamique géopolitique est sans précédent. Cependant, les nouvelles impulsions contre-révolutionnaires s’accrochent paradoxalement à un avenir impossible en se référant à un passé mythique comme si le printemps arabe n’avait jamais eu lieu, alors qu’aujourd’hui la résistance et la dissidence continuent à émerger. L’assassinat de Jamal Khashoggi montre à quel point cette campagne contre-révolutionnaire a perdu pied. Mais les perspectives pour la démocratie restent précaires, d’autant plus que la démocratie fait face à une récession dans le monde entier.
Hicham Alaoui est un membre “dissident” de la famille royale du Maroc, souvent qualifié dans les médias de “prince rouge” pour ses prises de position en faveur de la démocratie. Il est chercheur associé au Weatherhead Center for International Affaires de l’Université de Harvard, spécialisé dans les questions de démocratisation comparée. Il termine son doctorat à l’Université d’Oxford, où il se concentre sur les relations entre religion et politique dans le Moyen-Orient contemporain. Au travers de sa fondation de recherche, il supervise deux nouveaux projets de recherche sur l’économie politique de la réforme de l’éducation et les politiques de gouvernance et de développement local dans le monde arabe. Auparavant, il était membre du conseil d’administration de diverses organisations de recherche et de défense des droits, telles que le Freeman Spogli Institute de l’Université de Stanford et le comité consultatif MENA de Human Rights Watch. Il a également été membre du Carter Center et a participé à des missions de l’ONU pour l’observation des élections et de maintien de la paix à l’étranger. Il a publié des articles dans des revues spécialisées telles que Politique internationale, Le Débat, Pouvoirs, Le Monde Diplomatique et Journal of Democracy. Il a également contribué à des périodiques tels que The New York Times, Le Monde, Le Nouvel Observateur, El Pais et Al-Quds. Il est diplômé des universités de Princeton et de Stanford. Son livre de mémoires, Journal d’un prince banni, a été publié en 2014 par les éditions Grasset et a depuis été traduit en plusieurs langues.

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